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Le DISC de William Marston

Paru le · 5 min de lecture

Une calculatrice mécanique à manivelle, sa couronne chiffrée vue de dessus

Le DISC que l’on pratique aujourd’hui en entreprise porte le nom d’un homme qui n’a jamais conçu de questionnaire DISC. William Moulton Marston a formulé une théorie ; d’autres, après lui, en ont tiré des instruments de mesure, puis des versions commerciales et des codes couleur. Démêler cette histoire aide à comprendre ce que le modèle peut dire, et ce qu’on lui fait parfois dire à tort.

William Moulton Marston, un psychologue aux vies multiples

Né en 1893 dans le Massachusetts et mort en 1947, Marston accomplit toutes ses études à Harvard : un premier diplôme en 1915, un diplôme de droit en 1918, puis un doctorat en psychologie en 1921. Il enseigne ensuite dans plusieurs universités américaines.

De son vivant, ses travaux les plus connus portent sur la détection du mensonge. Dès ses années d’étudiant, il met au point un test fondé sur la mesure de la pression artérielle systolique, l’un des ancêtres du polygraphe. En 1923, dans l’affaire Frye v. United States, une cour d’appel de Washington refuse de retenir ce test comme preuve, faute d’une reconnaissance suffisante par la communauté scientifique. La décision fera longtemps référence aux États-Unis pour l’admission des expertises scientifiques devant les tribunaux.

Le grand public le connaît pour une tout autre raison : en 1941, sous le pseudonyme de Charles Moulton, il crée le personnage de bande dessinée Wonder Woman.

Emotions of Normal People : le livre de 1928

C’est dans cet ouvrage, publié en 1928, que Marston expose la théorie dont le DISC est issu. Le titre annonce l’intention : alors qu’une bonne part de la psychologie de son temps partait des troubles et des pathologies, il veut décrire les émotions des personnes « normales », celles de la vie ordinaire, et la façon dont elles se traduisent en comportements.

Il y distingue quatre réactions fondamentales, qu’il nomme ainsi :

  • Dominance : l’usage actif de la force pour surmonter un obstacle ;
  • Inducement (incitation) : l’art d’amener l’autre à soi par le charme et la persuasion ;
  • Submission (soumission) : l’acceptation volontaire, et chaleureuse, de répondre à la demande d’autrui ;
  • Compliance (conformité) : l’ajustement prudent à une force ou à une règle plus puissante que soi.

Ces quatre réactions naissent du croisement de deux questions. La personne perçoit-elle son environnement comme favorable ou hostile ? Se sent-elle plus forte ou moins forte que lui ?

Se sent plus forte que l’environnementSe sent moins forte que l’environnement
Environnement hostileDominanceCompliance
Environnement favorableInducementSubmission

Le livre ne contient aucun questionnaire. Marston y propose une théorie des émotions, appuyée sur des observations, et non un instrument pour classer les personnes ; il n’associe pas davantage de couleurs à ses quatre dimensions. Une présentation détaillée permet de voir comment ces quatre tendances de comportement tirées de l’ouvrage de 1928 se décrivent aujourd’hui.

Une précision s’impose, car la confusion est fréquente : le DISC ne dérive pas des types psychologiques de Carl Gustav Jung. D’autres inventaires de personnalité se réclament de Jung ; le DISC, lui, vient de Marston et d’une tout autre tradition.

De la théorie aux questionnaires : ceux qui ont prolongé Marston

Marston ne s’est guère soucié de mesurer ses quatre dimensions. D’autres ont transformé sa théorie en outil.

  • Les années 1940. Le psychologue du travail américain Walter V. Clarke construit une liste d’adjectifs dans laquelle chacun coche ceux qui le décrivent. En analysant les réponses, il obtient quatre facteurs très proches des dimensions de Marston, et c’est le modèle de celui-ci qu’il retient pour les interpréter.
  • Les années 1950. Une nouvelle version remplace la liste à cocher par un choix forcé : la personne doit choisir, parmi plusieurs termes, celui qui lui ressemble le plus. Ce format limite la tentation de ne retenir que les mots flatteurs, et il reste répandu dans les questionnaires DISC actuels.
  • À partir des années 1970. Les versions commerciales se multiplient et le modèle se diffuse largement dans les entreprises, dans de nombreux pays. Chaque éditeur développe son questionnaire, ses rapports, parfois son propre vocabulaire.

On lit parfois que le DISC a été « inventé dans les années 1970 » : c’est la période de son succès commercial, pas celle de sa naissance. Les mots eux-mêmes ont évolué au fil des adaptations : inducement est devenu influence, submission stabilité, compliance conformité, qu’on appelle aussi conscience.

Les couleurs, enfin, ne viennent pas de Marston non plus : c’est un repère pédagogique ajouté par des formateurs et des éditeurs, le plus souvent rouge, jaune, vert et bleu. Ce qu’elles signifient, et comment s’en servir sans enfermer personne, est expliqué dans la page consacrée à la lecture d’un résultat et au sens des couleurs.

Ce qui revient vraiment à Marston

On parle volontiers du « DISC de Marston » pour désigner n’importe quel questionnaire. Mieux vaut distinguer deux héritages :

  • ce qui revient à Marston : les quatre dimensions et les deux questions qui les organisent, autrement dit le modèle ;
  • ce qui revient à ses successeurs : les questionnaires, les graphiques, les profils calculés, les couleurs et les rapports.

La différence entre modèle, méthode, profil et test est détaillée dans la page qui définit la méthode DISC et son vocabulaire.

Ce que cette histoire apprend à qui utilise le DISC

Connaître l’origine du modèle n’a rien d’un exercice d’érudition. Elle éclaire plusieurs précautions d’usage.

  1. Le modèle décrit des réactions à un environnement. Chez Marston, la dominance ou la conformité répondent à une situation telle qu’elle est perçue ; ce ne sont pas des traits gravés dans le marbre. Un profil DISC dit donc quelque chose d’une personne dans un contexte, et changer de poste ou d’équipe peut en modifier l’expression.
  2. Tous les questionnaires ne se valent pas. Puisque chaque éditeur a construit son propre instrument, les résultats de deux questionnaires différents ne se comparent pas directement, et leur solidité statistique varie de l’un à l’autre.
  3. Un profil n’est pas un jugement. Un questionnaire décrit des préférences ; en tirer un classement des personnes, c’est lui faire dire plus qu’il ne mesure.
  4. Le nom de Marston ne garantit rien. Beaucoup d’outils s’en réclament ; son livre ne cautionne aucun d’entre eux en particulier, puisqu’il leur est antérieur de plusieurs décennies.

Passer un questionnaire DISC aujourd’hui

La plupart des questionnaires actuels descendent, de près ou de loin, de la lignée ouverte par Clarke. Ils se remplissent rapidement, sans préparation, et se lisent au mieux avec une personne formée ; leur déroulé et leurs limites sont présentés en détail. Pour qui garde cette histoire en tête, le résultat reprend sa juste place : une photographie utile, prise avec l’appareil d’un éditeur, d’après un modèle vieux de près d’un siècle.